Solidaritude
Livre en prose et en vers sur la solitude et la solidarité, illustré de dessins et de scans 3D.
Extraits
I. Marcher en regardant ses pieds sans jamais lever la tête et se plaindre de ne pas voir le ciel.
(...)
Pendant ce temps, A. travaille, travaille, travaille
tout le temps.
Elle n'a pas encore fait son burn out mais elle y
travaille.
Son père est algérien, elle l'a très peu connu parce qu'il est parti quand elle
avait cinq ans,
revu deux fois depuis,
jamais connu sa famille de ce côté-là,
donc
forcément
ça manque un peu.
C'est bizarre cette situation : des gens quelque part qui
vivent
et le même sang qu'elle qui bat dans leurs
veines.
Une lettre, seulement,
de sa tante,
reçue quand elle avait trois ou quatre ans :
« Bonjour A. j'espère que tu vas bien, on aimerait beaucoup te rencontrer… »
Ça continue sur vingt ou trente lignes,
en français,
c'est une galère parce qu'elle parle pas français
seulement allemand et anglais.
Donc elle l'a faite traduire,
il y a quelques mois seulement
alors que ça fait…
Quoi ?
Vingt-cinq ans qu'elle l'a cette lettre…
C'est la lettre banale d'une tante à sa nièce de quatre ans,
et une indication géographique :
la tante vit, avec les autres, en banlieue parisienne,
mais c'était il y a vingt-cinq ans…
A. a cherché récemment sur internet.
Elle n'a rien trouvé,
ni sur son père
ni sur ses tantes…
Mais depuis,
depuis
elle a obtenu l'adresse mail d'une cousine,
je crois,
alors elle s'est mise à apprendre le français,
en regardant des séries par-ci par-là,
ça fait déjà trois mois qu'elle a l'adresse
dans son téléphone
et elle se dit,
elle me dit,
qu'elle attend de savoir parler français
pour envoyer le mail...
Pour patienter T. lui lit un livre sur à peu près la même histoire qu'elle :
une femme de vingt-neuf ans qui retrouve sa famille algérienne.
Dans le lit, sous la couette,
sa tête sur sa poitrine,
il lui lit en français et traduit aussitôt dans un anglais approximatif.
Elle trouve ça beau, et lui
aussi.
Il joue un peu de la situation.
Elle lui dit : « It feels like a movie. Thank you for showing up in my life. »
Il ne répond rien, il sourit, mais il pense à peu près la même chose.
Un instant il n'est plus seul
(comme la fois où elle à mis sa main sur son genoux),
mais c'est dangereux
parce qu'il n'a pas de recul,
il marche
en regardant ses pieds.
Leurs jambes levées, cuisse contre cuisse,
ils comparent la taille de leurs
orteils
en rigolant
et tous les deux, ils regardent,
leurs pieds.
(...)
(...)
Alors, il lève ses mains, ses propres mains, jusque devant ses yeux et se
plonge dans leur contemplation hallucinée. Bientôt, elles n'ont plus rien de
connu, leur forme en étoile — il écarte les doigts au maximum — l'amas de
chair plate et rose au milieu, et la division en phalanges qu'il peut mouvoir, lui
apparaissent comme des objets absolument
nouveaux
non identifiés
jamais auparavant imprimés sur sa rétine
ni stockés dans son cerveau.
Il s'amuse à faire bouger lentement, très lentement, ses doigts comme des
vaguelettes qui s'étalent sur le sable du rivage. À chaque impulsion qu'il
donne, à chaque frémissement des muscles, ses mains s'éloignent un peu plus
de lui, lui apparaissent comme tout à fait
étranges
étrangères.
(...)

































